La minute nécessaire

J’ai lu, çà et là, que Daesh et Islam étaient intimement liés. La raison en serait simple : Daesh prône l’instauration de la loi islamique du Coran (sic), texte le plus sacré de l’Islam, et parole d’Allah.
Il suffirait donc de lire les versets belliqueux, voire pires, qui y figurent, pour se convaincre que Daesh a ses fondations dans le Coran. J’ai donc décidé d’étudier la question d’un peu plus prêt. Mais avant, petits rappels…

Le Coran, par les révélations faites au prophète par Allah, enseigne les préceptes essentiels qui régiraient une vie heureuse et remplie de dévotion. Il est même plus que cela puisque ses rituels mêmes contribuent objectivement à l’hygiène de vie.

Son intemporalité a été mise en avant pour souligner que la loi promue par Daesh est toujours valable. Ceci dit, son caractère immuable fait-il du Coran un objet brut, dénué de sens historique ? Le premier écueil est qu’il n’a pas été rédigé dans l’ordre chronologique. Une fois celui-ci dégagé, il est possible de distinguer 2 périodes : la période mecquoise d’une part, et la période médinoise d’autre part. La première concerne une société tribale du 7ème siècle d’Arabie, où Mahomet se pose comme le transmetteur du message divin ; la seconde intéresse une société plus politique, à mesure que la communauté grandit et s’installe, gagne en puissance.
Il est essentiel de comprendre cette structure, qui amène nécessairement au contexte historique. L’ignorer, c’est privilégier une lecture littéraliste dont le sens serait tronqué.

Si la lecture historique permet une meilleure compréhension, la lecture chronologique elle introduit une problématique essentielle de la lecture du Coran : « l’abrogabilité  » des versets. L’abrogation est un mécanisme qui fait que certains versets peuvent être supplantés par d’autres plus récents, plus explicites, ou même de sens différent, parfois issus de la tradition orale. L’abrogation est un enjeu majeur dans la mesure où le sens des prescriptions peut s’en trouver changer. La conséquence incontournable de ce mécanisme est qu’une érudition exceptionnelle est nécessaire à la compréhension du Coran, et à son enseignement.

Le système des abrogations est de plus en plus contesté, son objet notamment, dont certains pensent qu’il s’agit en fait d’abolir certains versets de la Bible, et de confirmer les versions antérieures de révélations (Michel Cuypers, Geneviève Gobillot).

Qui dit abrogation dit « verset du sabre ». Ce verset est le plus souvent avancé pour mettre en évidence la violence contenue dans le Coran, ou pour la justifier. Le voici :
“ A expiration des mois sacrés, tuez les polythéistes où que vous les trouviez. Saisissez-vous d’eux, assiégez-les, activez tous vos postes de gué…” S9.V5

Sans mentionner au fil du texte certains versets contraires – je les ai mis en notes (1) – supposons tout de même que ce verset abroge tous les autres antérieurs pacifiques, et attardons-nous un peu, en reprenant la démonstration du Dr Al ‘Ajamî, auteur de « Que dit vraiment le Coran » :

De façon schématique, nous dirons que le dévoiement, la déformation, ou l’incompréhension d’un verset du Coran reposent sur trois règles.
– Ignorer volontairement les circonstances de révélation du verset ou les événements auxquels il fait référence, ou bien généraliser ce qui ne pouvait être qu’un cas particulier.
– Isoler le verset de son contexte littéral.
– Extrapoler le sens des mots clef.

Concernant « l’interprétation » du « verset du sabre », sont effectivement employés ces trois procédés :
– Premièrement : Le contexte de révélation de ce verset est connu, il s’agit de la résiliation du pacte de Houdaybyya après que les polythéistes Mecquois eussent rompu unilatéralement la trêve en agressant un groupe de musulmans. Il ne s’agit donc pas d’une autorisation d’agression unilatérale et encore moins générale, mais d’une réponse spécifique circonstanciée consécutive à la violation d’un traité. Il est clair que nous sommes toujours ici en un cas de figure de Jihâd défensif. A ce sujet, le verset introductif de la même sourate est explicite : “ Ceci est une déclaration de rupture émanant de Dieu et de son Messager envers les polythéistes avec qui vous aviez contracté un pacte.” S9.V1.
– Deuxièmement : Les partisans du Jihâd permanent oublient de lire le verset 6, celui qui fait donc immédiatement suite au « verset du sabre » : “ Si un de ces polythéistes te demande protection, accorde la lui. Qu’il entende la parole de Dieu, et aide-le à se mettre en sécurité. Ceci du fait qu’ils ne sont qu’un peuple sans connaissance.”S9.V6. Nul n’est ici combattu du fait de ses croyances, quand bien même s’agirait-il d’un polythéiste, mais bien du fait qu’il a rompu un contrat de non-agression. Bien plus, il est demandé de respecter les droits des vaincus et d’assurer leur sécurité.
– Troisièmement : Il y a extrapolation coraniquement et linguistiquement injustifiable du mot clef « polythéistes ». Le texte du Coran utilise de manière constante en tout ce paragraphe un terme sans ambiguïté aucune, « mushrikîn » signifiant : « ceux qui à Dieu associent d’autres dieux », en l’occurrence les polythéistes Mekkois ayant rompu le traité de Houdaybyya et aucun autres.
C’est donc par dévoiement volontaire d’un terme pleinement univoque que « polythéistes » devient dans le discours l’équivalent « d’incroyants » puis, par extension encore « l’infidèle », c’est-à-dire dans ce monde fantasmé tout « non-musulman ».
En définitive, il suffirait de lire le verset 13 de la même sourate, conclusion du paragraphe concerné, pour discerner de façon indiscutable le seul et unique sens du « Verset du sabre » : “Ainsi, combattez-vous un peuple qui rompît ses serments et voulut bannir le Messager. Ils ont effectivement ouvert les hostilités…” S9.V13.

En résumé, il s’agit d’une manipulation classique du sens d’un verset coranique. Que ce soit par ignorance ou par volonté politique, ces affirmations aussi péremptoires qu’inexactes, par la vision erronée et fascisante qu’elle engendre ne peuvent que nuire au monde, à la Révélation divine, le Coran, et aux musulmans. Sera-t-il encore nécessaire de préciser que tout verset dont on prétendrait qu’il prône le Jihâd conquérant contre l’infidèle ne relèverait que de ces mêmes procédés d’interprétation orientée, manipulation manipulant.

Autre exemple, plus que jamais d’actualité. Au lendemain des attentats de Paris, Daesh a publié un texte de revendication, dans lequel il cite le Coran, Sourate 59 verset 2 :
“ Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs coeurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous êtes doués de clairvoyance “

Voici ce qu’en dit Rachid Benzine, islamologue, spécialiste de l’interprétation du Coran et chercheur associé à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence :

On est au 7e siècle dans la société de Mohammed. C’est un verset qui traduit un contexte politique d’expulsion. Les gens ne sont pas tués ici. On est à Medine. Il s’agit de l’expulsion d’une tribu juive appelée Banu Nadir au motif de trahison politique tribale. Rien de plus. Il ne s’agit pas du tout d’une tuerie. La tribu juive a trahi le pacte qu’elle avait avec Mohammed. On n’est pas dans le religieux. Mais il est utilisé comme tel par Daesh aujourd’hui. C’est une prédation du texte. Si vous introduisez la divinité, c’est de l’idéologisation.
(…)
Les mots sont violents mais il faut la grille anthropologique pour lire cela. Sinon, vous ne comprenez rien à la violence du discours. Il faut savoir qu’il y a une surenchère dans le discours du Coran. C’est rhétorique. Dans le Coran, il y a une violence du discours qui traduit l’incapacité de passer à l’acte. Comme un parent qui menace un enfant pour l’éduquer, par exemple. La violence traduit soit l’idée de menace, soit l’incapacité à passer à l’action. C’est tout.

Jacqueline Chaabi, professeur honoraire des universités, spécialiste de l’histoire médiévale du monde musulman, ne dit pas autre chose dans le 28’ d’hier (NDLR : mercredi 18/11/2015) sur arte.

Elle résume ici encore mieux tout le fonctionnement de Daesh, et va même jusqu’à souligner la méconnaissance historique de certains qui souhaiteraient la combattre.

De même que l’Ancien Testament est le reflet de plus deux mille ans de conflits, le Coran est celui de son époque.
La grande différence avec l’islam de Mahomet, c’est que les djihadistes privilégient la mort à la vie, tandis que dans le monde tribal c’était tout le contraire: on ne cherche pas à aller au paradis (auquel on ne croit pas encore vraiment), on cherche par tous les moyens à se maintenir en vie.
Le Coran est un livre de vie. Alors que Daech exécute à tort et à travers, les premiers musulmans vivent dans une société où l’on veut avant tout rallier les gens. Mais Daech ne fait pas de l’islam, Daech fait de la politique ultraviolente.

Le mot djihad même a été dévié de son sens originel, qui signifie effort (dans le chemin de Dieu), et non pas guerre sainte agressive.

Alors, d’où viennent ces personnes, parfois françaises, qui se laissent gagner par une idée de guerre sainte contre tous ceux qui ne croient pas comme elles ? J’ai été frappé, dès le lendemain des attentats, d’entendre parler de transcendance. C’est pour moi une des clés : prenez un cerveau vide, sans illusion, donnez-lui une fraternité feinte, une immortalité illusoire, une mission héroïque, et toute son aspiration, son désir de transcendance se révèleront, se réveilleront.

Ne nous y trompons pas : Daesh n’est pas une organisation fanatique religieuse – ou si peu. C’est une organisation qui ne respecte aucun des préceptes pour lesquels elle prétend combattre. C’est une organisation criminelle qui a compris depuis longtemps que des cerveaux disponibles sont sa chair à canon, de ce côté-ci de la Méditerranée ou de l’autre, et que la religion revisitée est le moyen le plus efficace, le plus contagieux, le plus « élevant » et le plus dévastateur.

Que tirer de tout cela ? D’abord, que oui, la complexité du Coran le place dans une situation délicate : il est peu abordable sans être guidé, sans qu’on vous ait mis à disposition les outils nécessaires à sa bonne compréhension. A l’état brut, il est aisément exploitable pour véhiculer, instrumentaliser. En ce sens oui, peut-être gagnerait-il à être modernisé.
Ensuite que je trouve nécessaire que les musulmans s’expriment, en France comme ailleurs, pour affirmer leur différence avec les islamistes. Certains imams ont soumis une fatwa à l’encontre des terroristes. Je n’ai pas d’opinion à avoir sur cet aspect religieux. Mon avis s’exprime sur l’attitude d’un monsieur tout-le-monde. J’entends ceux qui disent : « ces gens-là (les terroristes, extrémistes, islamistes, quel que soit le nom qu’on voudra leur donner), ce n’est pas moi, je n’ai rien à voir avec eux ». Je les entends également lorsqu’ils craignent, en s’exprimant, de créer de fait une différence avec leurs compatriotes français. Mais ils doivent prendre en compte le fait que ces extrémistes se réclament de la même pensée religieuse qu’eux : quand quelqu’un est victime d’une usurpation d’identité, le voit-on dire : « je ne porte pas plainte, car de toute façon ce n’est évidemment pas moi ? »

Deux dernières précisions, s’il était utile : d’abord qu’il existe dans le monde entre 1.4 et 1.6 milliards de personnes de confession musulmane. Pour combien de fous de dieu ? Ensuite que je suis athée, mange volontiers du curé, du rabbin et de l’imam, n’ayant pour maître que Desproges à la limite, car, Dieu me tripote, il faut bien rire un peu.

(1)
“ Dieu vous invite à entrer en la Demeure de paix…” S10.V25.
Paix et Islam, salâm islâm, sont liés étymologiquement et conceptuellement.
“ Les serviteurs du Tout-Miséricordieux marchent humblement, et si des ignorants les importunent, ils répondent : paix.” S25.V63.
“…Ne faiblissez pas, et appelle à la paix quand vous êtes en position de force.”S47.V35.
“…n’attentez pas à la vie d’autrui que Dieu a rendue sacrée. Voilà ce que Dieu vous recommande, puissiez-vous le comprendre.” S6.V151.
“ Si tu lèves la main sur moi pour me tuer, je ne ferais point de même et je refuserais de te tuer. Car, en vérité, je crains Dieu le Seigneur des Mondes.” S5.V28.
“ Lorsqu’ils inclinent à la paix, fais de même et place ta confiance en Dieu, Il est celui qui Entend et Sait.” S8.V61.

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